À propos

Marion Lemaître, née en 1988, vit et travaille en Côte d'or (21).

À l'œil

 

Reprenons la définition de ce mot, amer, qui réunit les artistes qui exposent aujourd’hui à Chiffonnier. Dans le vocabulaire marin, un amer est un élément, naturel ou artificiel, visible de loin, sur la côte et qui permet au bateau de se situer. L’amer ne sert donc pas au navigateur en pleine mer, mais à l’approche de la côte. L’usage de l’amer n’est pas complexe. A partir de deux points identifiés sur le bord de mer, connaissant la distance entre ces deux points, il est facile – avec un compas, le simple compas de l’écolier – de déterminer un troisième point, celui où se trouve le bateau, à un moment donné, sur une carte de navigation. Même sans compas, ni carte, il est possible, pour celui qui connaît, même un tout petit peu, une zone de côte, de retrouver sa position : par la mesure de l’œil seulement ; à l’estime, comme dit le marin.

 

L’amer est donc un point, un point de repère. Ce qui le distingue d’autres points, comme le point de départ et le point d’arrivée. Un point d’arrivée ne peut être partagé que si tout le monde converge pour se retrouver finalement (entassé) au même endroit. Le point de départ, s’il est commun, est moins contraignant. Mais il est seulement dissipatif : une fois pris le départ, chacun part dans sa direction. La navigation à l’œil, que permet l’amer, n’impose rien de tel. L’amer n’est pas un point qu’il faut atteindre, ni un point dont on partirait. Le commun ne suppose ici aucune identité, ni n’entraîne aucune rivalité. En se repérant à deux points fixes, partagés, une infinité de marins peuvent occuper, simultanément et encore plus successivement, une infinité de positions uniques. Néanmoins, ils navigueront de concert, dans un même espace-temps.

 

L’exposition Amer peut être pour ceux qui viennent la visiter plus qu’un point de convergence (arrivée) ou de dissipation (départ). Un élément de repère, à combiner avec d’autres, de façon plus aléatoire et personnelle que dans la métaphore marine. Qui repère-t-on ? Soi-même, à ce moment, chemin faisant.

 Pierre Guislain

 

 

 

PS : L’amer est bien-sûr l’antithèse du Global Positioning System, GPS. Il ne faut jamais diaboliser la technique. Mais il est un fait que le guidage par satellite des conducteurs, cyclistes et piétons neutralise l’usage d’un sens essentiel, celui de l’orientation. Comment se représenter, imager mentalement, la position d’un quartier dans le tout d’une agglomération ? Comment retrouver cet endroit d’une ville étrangère visitée des années plus tôt dont on ne connait ni le nom ni la situation sur un plan ? Comment s’égarer et découvrir ce qu’on ne savait pas exister ? La confiance que nous avons dans nos capacités à nous orienter nous-mêmes dans un espace influe très certainement sur celle que nous avons plus généralement en nous, en la validité de nos convictions, de nos projets. Le GPS nous dit seulement comment aller là où nous voulons aller. Mais il le dit, forcément, ce n’est pas à mauvais dessein, de cette voix neutre, indiscutable, qui est celle de tous les artéfacts de la technostructure. C’est là qu’il faut aller (puisque vous l’avez choisi). C’est par là qu’il faut passer (puisque c’est le meilleur trajet). Chaque fois qu’il donne un conseil, le GPS a l’air de ne parler qu’à moi seul. Mais bien-sûr, c’est à tout le monde qu’il répète la même confidence.

 



Autour des Pierres Blanches

 

 

 

Erigées sur des plots de bois, des grosses pierres peintes en blanc dominent à des hauteurs variables l’espace de la galerie. Dans Les Pierres blanches, ensemble de cinq sculptures présentées à Lyon en 2015, Marion Lemaître joue à nouveau des effets de symétrie : entre profondeur et hauteur, caché et visible, forme produite et matière brute. Comme le titre de la pièce le suggère, chaque élément a ici pour fonction d’établir une marque, de constituer un espace, le structurer, sans pourtant le borner (l’espace reste ouvert, extensible à l’infini). Le fait que la forme de la pierre soit ici conservée telle quelle, à l’état brut, est plus qu’une négation du geste traditionnel de l’artiste : tailler, ajuster, figurer. La roche brute fait ici repère par sa résistance à toute transformation. Venant du monde souterrain, sa compacité devient, dans l’espace de la représentation, silence, mutité. Mais à quoi peut servir une marque muette, marque qui ne ferait que se signifier elle-même, comme marque ?

 

Dire que la dureté du rocher est ce qui lui permet de conserver intacts toutes ses virtualités, tous ses possibles, c’est seulement transformer le négatif en positif. C’est oublier ce qu’a été la pierre qui casse ou abîme le soc de la charrue, arrête le trait du labour, ralentit le percement d’un puits, rend la terre instable, obligeant à creuser très profond pour établir la fondation d’une maison ou d’un simple muret. C’est parce qu’elle est, à la fois, le négatif et le positif ensemble, que la pierre, ici à peine transformée, seulement peinte, peut figurer le type de repères, de marques dont notre époque a le plus urgent besoin. Intuitivement, par la dynamique créée entre expérimentations et réflexion, il me semble que le travail de Marion Lemaître rejoint un des principes formulés par Paul Klee : le travail artistique doit désormais trouver son origine, son « point de commencement » dans le contradictoire, l’ambivalent. Ce qui n’est ni bon ni mauvais, parce qu’à la fois bon et mauvais. C’est dans ces termes que Klee définissait ainsi, dans l’espace pictural, ce qu’il appelait « le point gris » : « Ce point est gris parce qu’il n’est ni blanc ni noir ou parce qu’il est blanc tout autant que noir. Il est gris parce qu’il n’est ni en haut ni en bas ou parce qu’il est en haut autant qu’en bas. Gris parce qu’il n’est ni chaud ni froid. Gris parce que point non-dimensionnel, point entre les dimensions et à leur intersection, au croisement des chemins.1 »

 

Ici la pierre pourrait faire office de point (marque) de commencement d’un double point de vue. C’est, chaque fois, son contour qui, par un effet « rétrograde » (Klee encore) détermine la découpe du socle qui la porte, la hausse. L’objet n’est pas sur le socle. C’est lui qui génère ce socle (dans un mouvement descendant, fondateur ; le contraire, il me semble, du mouvement ascendant de Brancusi). Du coup, la hiérarchie entre ce qui porte et ce qui est porté est abolie. L’individualité de chaque pierre se communique au socle, libéré de sa rigidité standardisée. D’autre part, la peinture blanche « passant » de la pierre sur le bois détermine une limite, chaque fois différente, entre ce qui figure le visible (hors sol) et ce qui évoque, à l’inverse, le caché : sorte de pilotis, entre la fondation et le coffrage servant à couler le béton. Les cinq sculptures, silencieuses mais plus muettes, dialoguent. Les pierres ont un langage, disait Roger Caillois2.

 

Pierre Guislain

 

1 Paul Klee, Note sur le point gris, texte repris dans Théorie de l’art moderne, Folio essais, Gallimard.

 

2 Poète et essayiste, Roger Caillois est l’auteur de Pierres (Poésie Gallimard), de L’écriture des pierres (Skira, Flammarion ; repris avec d’autres textes dans La lecture des pierres, Xavier Barral).

 

 

 

 

 

 


CV

EXPOSITIONS

 

 2018: Exposition collective AMER, sur une proposition de Marion Lemaître, avec Agence ED, Charlène Chemin, Thomas Fontaine Marion Lemaître et Charles Thomassin. Atelier Chiffonnier, Dijon.

 

2017: Exposition personnelle en résonnance avec le projet STARTER Edifier l’ordinaire, en partenariat avec le service des publics du centre d’art le Consortium, Is-Sur-Tille.

 

2015: Exposition personnelle La Forêt derrière l’arbre, sur une invitation du collectif T.R.A. Atelier La Façon, Lyon.

 

2015: Biennale de la jeune création contemporaine Mulhouse 015.

 

2015: Exposition personnelle Take Shelter! Sur une invitation des ateliers Vortex. Association bourguignonne culturelle, Dijon.

 

2014: Exposition collective Dérives. Atheneum, Dijon.

 

WORKSHOP/RESIDENCE

 

2018/2019 : Résidence de création Excellence des Metiers d'Art soutenue par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté et accompagnéear Les Ateliers Vortex.

 

2017: Résidence de création au sein de la communauté Emmaüs de Planay, avec la participation des compagnons.

 

2017: Parcours STARTER (workshop) avec une classe de 4iè du collège Paul Fort, Is-sur-Tille, en partenariat avec le service des publics du centre d'art Le Consortium.

 

PUBLICATIONS

 

2018:  Revue LAURA n°24, (portfolio).

 

2015: Sas (détail), dessin à l’encre, 2014, en couverture du journal Hors d’œuvre, journal de l'art contemporain, Dijon.

 

2014: Édition d’un multiple sérigraphié à 30 exemplaire, Bipède. Les Ateliers Vortex, Dijon.

 

BOURSE

 

2016: Obtention de l’aide à l’installation artistique attribuée par la DRAC Bourgogne.